ZINGARO

Les chevaux de Bartabas s'appr�tent pour un nouveau sacre

Aubervilliers/Spectacle. Passage studieux du mill�naire pour Bartabas et son Th��tre Zingaro qui pr�parent � Aubervilliers leur nouveau spectacle, � Triptyk �, variation pour treize chevaux, sept cavaliers et sept danseurs sur des musiques de Stravinsky et de Pierre Boulez. Th��tre Zingaro, 176, avenue Jean-Jaur�s, 93300 Aubervilliers.

Mis � jour le vendredi 24 d�cembre 1999

Bartabas et la troupe du Th��tre Zingaro se sont lanc�s, depuis plusieurs semaines, dans la pr�paration de leur nouveau spectacle, Triptyk. Cette performance en trois parties, compos�e sur des musiques de Stravinsky - Le Sacre du printemps et La Symphonie de psaumes - et de Pierre Boulez - le Dialogue de l'ombre double -, sera cr��e le 17 mars 2000 � Amsterdam, puis pr�sent�e au Th��tre Vidy-Lausanne (Suisse), au Festival d'Avignon, � Anvers, avant d'�tre reprise dans le beau th��tre de bois de Zingaro � Aubervilliers (� partir du 20 octobre). Pour la premi�re fois, Bartabas a choisi de partir de partitions enregistr�es pour cr�er ce spectacle, par admiration d'abord pour Pierre Boulez, qui dirigera trois repr�sentations exceptionnelles avec orchestre, coproduites par le Ch�telet, en octobre � Villepinte.

� Vous pr�parez votre nouveau spectacle, qui sera cr�� en mars 2000 et s'appellera Triptyk. Est-ce par superstition que vous avez choisi un titre � sept lettres, comme pour toutes les cr�ations de Zingaro ?

- Avant qu'on me le fasse remarquer, je ne m'�tais jamais rendu compte que tous mes spectacles ou mes films avaient des titres � sept lettres : Shamman, Mazeppa, Zingaro, Chim�re� Depuis, je le fais expr�s. J'ai choisi Triptyk parce que je ne voulais pas donner un titre trop connot� � cette nouvelle cr�ation, qui comprend trois parties s�par�es formant un tout : Le Sacre du printemps, de Stravinsky ; le Dialogue de l'ombre double, de Pierre Boulez ; La Symphonie de psaumes, de Stravinsky. Le lien entre les trois, c'est Pierre Boulez, qui a dirig� les deux oeuvres de Stravinsky et compos� la troisi�me.

� Au d�part, il y a Le Sacre. J'ai �cout� toutes les interpr�tations. C'est Pierre Boulez qui a fait la plus int�ressante, sans comparaison. Apr�s, j'ai cherch� un pendant au Sacre ; je voulais une autre oeuvre de Stravinsky, j'ai choisi La Symphonie de psaumes parce que c'est une f�te sacr�e qui r�pond � la f�te pa�enne du Sacre. Entre les deux, j'avais envie d'une musique qui mette en jeu la notion du cercle, parce qu'on retrouve le cercle dans tous mes spectacles. J'ai beaucoup parl� avec Boulez de la spatialisation du son et il m'a propos� son Dialogue de l'ombre double, un tr�s beau solo de clarinette auquel r�pondent des ordinateurs.

- Triptyk pr�sente une grande nouveaut�, qui est presque un slogan : pour la premi�re fois dans un de vos spectacles, ce n'est pas la musique qui s'adaptera aux chevaux, mais les chevaux qui devront s'adapter � la musique.

- Oui. C'est un gros d�fi de travailler, en tout cas pour moi, � partir d'une oeuvre d�j� fix�e. Tu as une bo�te, tu ne peux pas en sortir, tu es oblig� de la respecter : si un compositeur s'est emb�t� � composer de cette fa�on, c'est qu'il y a une raison. �a, c'est vraiment � l'oppos� de mes travaux pr�c�dents. D'habitude, je choisis un style de musique ; ensuite, je travaille des moments de spectacle en fonction des chevaux et des gens, puis je cherche la musique qui va avec : tout �a compose un puzzle qui finit par faire une oeuvre.

- Et cela, comment allez-vous l'expliquer aux chevaux ?

Jusqu'� pr�sent, j'ai toujours choisi des musiques qui laissaient une place � l'improvisation. S'il y avait un gros probl�me, on pouvait tirer un peu sur une note, rajouter un couplet. L�, ce ne sera plus possible. �a oblige � une autre r�flexion sur la rigueur dans le travail avec les chevaux et la difficult� technique. Il faut privil�gier le sens plut�t que les choses audacieuses dont on n'est pas s�r qu'elles r�ussissent � cent pour cent.

� Avant, mes spectacles �taient pleins de solos, de duos, de trios, de petits num�ros. Je travaillais beaucoup sur les d�fauts et les qualit�s de chaque personne et de chaque cheval. Je choisissais expr�s des chevaux tr�s diff�rents, un percheron d'une tonne ou un petit cheval. Dans Triptyk, il y aura six chevaux cr�me aux yeux bleus, sept chevaux bais cerise, sept cavaliers qui seront comme des danseurs et des Indiens venus du Kerala qui pratiquent le kalarippayatt. Les chevaux vont rester sur la piste d'un bout � l'autre de chaque oeuvre. Ce sera vraiment un travail d'ensemble. La diff�rence se fera sur des finesses d'interpr�tation.

- Les chevaux sont-ils tr�s sensibles � la musique ?

- Oui, dans la mesure o� ils la m�morisent tr�s vite. Je n'irai pas jusqu'� dire qu'ils travaillent en musique tout seuls, mais ils ont tendance � m�caniser. �a peut �tre un avantage ou un probl�me. En g�n�ral, on joue nos spectacles longtemps, deux ans. Si un d�faut s'installe, il est difficile de le corriger. Le cheval n'est pas con. Il sait que pendant le spectacle, on ne lui fait pas recommencer, qu'il n'y a pas de contr�le, comme en r�p�tition. Pour mon cheval, Zingaro, c'�tait clair. Il avait analys� un truc tr�s simple : pendant le spectacle, �a devait s'encha�ner et s'il s'arr�tait � la moiti�, je ne lui faisais pas refaire. Comme il �tait assez cabot, il en profitait.

- Zingaro est mort alors que vous �tiez en tourn�e � New York, cet automne. Est-ce un tournant dans votre histoire ?

- Zingaro �tait la m�moire vivante de notre th��tre. J'ai d'abord eu le cheval, puis j'ai fond� la compagnie, qui a pris le nom du cheval. Je n'ai pas encore dig�r� vraiment sa mort. Zingaro n'�tait pas tr�s �g�, il avait dix-sept ans. J'avais d'autres chevaux qui en avaient dix-huit ou vingt-deux, mais que j'avais achet�s plus tard. Il y a un an, j'ai pris la d�cision de les mettre � la retraite. J'ai d�cid� de ne plus les monter, je les ai donn�s � des amis, ils font de la balade. Je m'en �tais servi dans plusieurs spectacles, j'avais montr� plusieurs de leurs facettes. Je sentais que, techniquement, ils �taient moins bons, m�me si les spectateurs ne le voyaient pas. Ils commen�aient � rechigner, ils en avaient un peu marre. �a a �t� une d�cision difficile de les arr�ter.

� J'ai mis tr�s longtemps � trouver d'autres chevaux, ce qui ne m'arrive jamais. D'habitude, je ne choisis pas les chevaux, ils me viennent un peu par hasard. Mais l�, �a a d� prendre une importance trop grande, parce qu'ils devaient remplacer ceux qui �taient partis. Je ne trouvais pas ceux que je voulais, je n'�tais jamais content. J'ai mis deux ans. C'est la vie. Ce n'est par hasard si �a m'arrive pour cette nouvelle cr�ation qui me demande un �norme travail chor�graphique. J'ai besoin d'�tre � l'ext�rieur.

- Comment travaillez-vous ?

- Comme tout le monde, mais les gens n'osent pas le dire. Qu'est-ce qu'on fait ? On essaye des choses, �a va ou �a ne va pas. Tout part de la technique dans le vrai sens du terme, c'est-�-dire de la sueur, du travail quotidien. Tu es oblig� de te remettre en jeu dans le travail quotidien. Alors, forc�ment, ta personnalit� explose. Parce que tu ne peux pas tricher pendant des jours et des jours. C'est �a qui am�ne le vrai th�me des spectacles. Ce n'est pas autour d'une table que tu trouves des id�es. En plus, avec les chevaux, c'est particulier. Tu ne peux pas leur demander plus de deux fois une heure de travail par jour, et c'est d�j� beaucoup. Le cheval n'est pas capable de produire un effort de r�p�tition parce qu'il ne sait pas pourquoi il le fait. Il ne sait pas qu'il est en train de pr�parer un spectacle. Il ne faut pas qu'il force, parce qu'il a une m�moire terrible de la douleur. Le sumo ou le danseur sont pr�ts � souffrir. Le cheval, tu ne pourras jamais lui expliquer �a. Tu es oblig� de te substituer � lui pour qu'il apprenne. Comme je le dis toujours aux gens de ma compagnie : "Vous, vous avez choisi de venir travailler � Zingaro. Les chevaux, non. C'est nous qui avons choisi pour eux". �

Propos recueillis par Brigitte Salino

Un coffret regroupant les quatre films r�alis�s par Bartabas sur les quatre derniers spectacles du Th��tre Zingaro (Cabaret �questre III, Op�ra �questre, Chim�re et Eclipse) est en vente par correspondance au Th��tre Zingaro, 176, avenue Jean-Jaur�s, 93300 Aubervilliers. 450 F (68,60 euros) + 45 F (6,86 euros) de frais de port.

 

Article provenant du site LE MONDE INTERACTIF